15.000 spectateurs applaudissent à Paris la victoire du F.C. de Rouen
Les équipes en présence
Stade Français. — Gilibert ; Muller, Hérold ; Cressels, Cabassu, Dauphin ; Forestier, Pavillard, Benyan, Boursault et Gourdon.
F.C. de Rouen. — Barnes ; Rault, Canthelou ; Witty, Hérubel, Blaisot ; Burel, Desmaret, Boulanger, Halotel et Pozzo.
Une mi-temps pour rien
Dès 14 h. 30, on dut refuser du monde hier au Stade Bergeyere, qui était complet avec environ 15.000 spectateurs, qui donnèrent 82.300 fr. de recette. La température printanière, la proximité du terrain et la réputation des deux adversaires avaient contribué à ce résultat, dont tous les amis de la balle ronde se réjouiront. Le Stade, qui a le choix du terrain, se place dos au soleil, et les Rouennais vont être assez gênés en cette première mi-temps. Cela ne les empêchera pas de dominer. Le Stade Français ne reproduisit, en effet, en rien son exhibition du Havre, où il fit si belle impression devant le R.C. de Roubaix. D'autre part, le F.C. de Rouen, que je n'avais plus revu depuis son triste match nul avec le C.A.Paris à Charentonneau, est apparu sous un jour nouveau, et a fait le meilleur match que je lui aie jamais vu faire. Accoutumé des demi-finales, le « onze » des diables rouges normands peut, cette année, prétendre à franchir ce cap fatidique, et, sur sa sortie d'hier, on peut assurer qu'il est digne de figurer à l'ultime rencontre, celle où l'on livre la dernière bataille pour s'adjuger l'objet d'art fameux. Mais revenons à l'épisode écoulé. Après les quelques minutes de flottement caractéristiques des matches décisifs, les Normands prennent délibérément la direction des opérations, et viennent inquiéter Gilibert. Les Parisiens réagissent, pourtant, et obtiennent un corner que Bunyan boite. Barnes intervient à propos pour éloigner le danger. De nouveau Rouen domine et presse le Stade, dont les demis ne sont pas dans la course. Cabassu paraît las. Burel se distingue, Halotel et Pozzo manquent de belles occasions en hésitant au moment décisif. Peu avant le repos, Bunyan, qui est étroite- ment marqué par Hérubel et par Rault, place un shot éclair qui frôle le poteau. Enfin, quelques secondes avant le coup de sifflet, Burel shoote au but, ce qui donne à Gilibert l'occasion de faire un bel arrêt.
**Une reprise passionnante**
Le début de la seconde mi-temps présente un aspect totalement différent. Ce sont les Parisiens qui produisent le meilleur jeu et qui s'imposent. Les Normands sont réduits à une défensive serrée, où brillent Barnes, Rault, Canthelou et Witty. Barnes est même « sonné » par un dur shot de Gourdon, qu'il bloque de justesse. Soudain, la scène change... Voici les Rouennais qui descendent en trombe. Un shot. Gilibert cueille la balle et esquive la triplette attaquante, qui le charge avec ardeur et dans un bel ensemble. L'arbitre, M. Broghammer, du Sud-Est, siffle faute contre le portier stadiste, qui a fait plus que le nombre de pas rituel... et c'est un coup franc à une dizaine de mètres du but. Une feinte des Rouennais, un shot, Bunyan crie à Gilibert de parer, mais cela ne suffit pas, et la balle rentre. Peut-être le capitaine aurait-il mieux fait de ne pas troubler son gardien de but par cette recommandation superfétatoire. Le F.C. Rouen mène par 1 but à 0. Quelques instants plus tard, M. Broghammer accorde un coup franc aux Normands pour une faute identique de Bernes, mais cela ne permet pas aux Parisiens d’égaliser. C’est au contraire Rouen qui, à la douzième mi- nute de jeu, augmente son avance en obtenant un second but superbe. Une belle descente en ligne des avants affole la défense stadiste. Muller erre d’un attaquant à l’autre, sans pouvoir saisir la balle que Démaret met dans les pieds de Burel, rabattu au centre et qui, d’un shot sec et précis, prenant Gilibert à contre-pied, envoie la sphère dans les filets. 2 à 0! Le Stade est battu. Le public, après avoir applaudi les « diables rouges », exhorte les stadistes à surmonter le sort mauvais. Gilibert continue cependant à accomplir un travail considérable, dont il se tire tout à fait à son honneur, faisant son meilleur match depuis longtemps. Mais voici Bunyan qui marque d’un coup de tête bien dirigé, contre lequel Barnes ne pouvait rien : 2 à 1. L’espoir renaît dans le camp bleu et rouge. C’est au tour des hommes de Blaisot d’être bousculés. Un penalty est accordé au Stade... Bunyan ne marque pas sur penalty! Le silence se fait. La foule se fige. Bunyan, posément, place sa balle sur le point blanc. Barnes ajuste ses gants, remonte ses genouillères et s’antille. Duel fratricide. Coup de sifflet... La balle vole vers le coin du but... Corner! Barnes a bondi et, du bout des doigts, a sauvé le camp. Bunyan va lui serrer la main, tandis que les stadistes comprennent que les dieux leur sont contraires : Maurice Bunyan n'a pas marqué sur penalty! La partie est virtuellement jouée. Cela n'em- pêchera pas le jeu de rester fort animé jusqu'au dernier coup de sifflet, qui retentit 30 secondes après que Bunhan et Pavillard, tour à tour seuls devant le but vide, aient manqué un point qui paraissait acquis.
Bravo ! jeunes Rouennais!
Le F.C.R. a gagné surtout grâce à ses demis, qui surclassèrent les demis stadistes. Ces derniers ne parurent à aucun moment être dans la partie. Cabassu fit une exhibition décevante, et eut bien de la peine à tenir jusqu'au bout. Dauphin désola ses plus fervents partisans. Cressels montra une louable activité, mais fut peu heureux.
En outre, la défense parisienne fut nettement inférieure. Muller, notamment, sembla hors de forme. Gilibert, par contre, fit un joli match, et peut difficilement être tenu pour responsable des points marqués contre lui.
Il ne soutient cependant pas la comparaison avec Barnes, qui ne commit pas une faute et prouva sa classe exceptionnelle en arrêtant le penalty.
Canthelou, inégal au début, se reprit par la suite et fit une bonne partie. Raulé ne lui fut pas inférieur, débuta même mieux, mais termina moins bien.
Les deux attaques furent sensiblement égales, mais celle du Stade se fia trop au seul Bunyan, qui fit et fera de meilleures exhibitions. Celle du Football Club, au contraire, joua bien liée. Bonlanger montra de belles qualités, mais de gros défauts, dont celui de ne plus savoir que faire dans les 18 mètres. Pozzo mérite un peu le même reproche. Démaret fut actif et utile. Halotel est en parfaite condition et conduisit le jeu avec intelligence. Pourquoi n'est-il pas plus grand ? Enfin, Burel s'imposa à l'attention des sélectionneurs. Il fut un constant danger pour l'adversaire, rapide, se démarquant bien, dribblant convenablement, centrant bien et sachant, à l'occasion, shooter sec, — il le prouva. On est surpris de ne pas le voir à Joinville. Il doit figurer dans l'équipe de France militaire, pour commencer. On ne comprendrait pas que tout ne fût pas fait pour cela, puisque nous avons la bonne fortune d'avoir un tel joueur d'avenir sous les drapeaux. — Gautier-Chaumet.